LA TURQUIE NE SAURAIT ETRE EUROPEENNE
Après un voyage de presse* de quatre jours, invité du Ministère du tourisme turc, je ne peux prétendre avoir tout compris du problème de l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne.
Je reviens pourtant avec une conviction : la Turquie n'est définitivement et durablement pas un pays en cohérence avec les préceptes de l'Union Européenne.
Alors que je me sens un peu chez moi dans tous les pays d'Europe, sans exception y compris les "petits" derniers rentrants, j'ai été totalement dépaysé dès mes premiers pas dans les rues d'Istanbul.
Côté touristique c'est plutôt agréable et ce pays est enthousiasmant par son histoire antique, la richesse de son archéologie et la variété et la beauté de ses paysages. Il est manifeste également que les Turcs sont des gens accueillants et chaleureux.
Mais mon œil économique et surtout politique était en éveil. Là, je dois l'avouer très directement, je n'imagine pas la Turquie à Bruxelles, aujourd'hui et même demain.
Pourquoi ce malaise ?
J'ai visité de nombreux pays où règne et vibre l'Islam : Arabie Saoudite, Iran, Egypte, Maroc ou encore Emirats du Golfe persique. Mais en Turquie mon esprit ne pouvait pas ne pas être obsédé par une question : ce pays peut-il faire partie de notre communauté européenne ?
Je ne pouvais donc voir les choses, non en touriste, mais avec une perception et un jugement déformés par le prisme de la sensibilité politique.
La réponse à LA question s'est vite imposée, spontanément, intuitivement. Est-ce le nombre de mosquées, pas plus nombreuses en Turquie que dans d'autres pays musulmans ? Non !
Est-ce les muezzins qui envahissent et déchirent l'atmosphère cinq fois par jour. Peut-être !
Mais une fois passée la délicieuse impression de se retrouver plongé dans le charme suave et envoûtant de l'Orient, entendre les appels à la prière a agressé mes convictions laïques. Je n'ai rien, et d'une certaine façon même j'admire celui dont la Foi le fait se plier aux exigences et aux rites de sa religion. Je n'ai ni cette force, ni cette faiblesse.
Mais comment un pays prétendument républicain et laïque peut-il accepter cette intrusion forcée dans nos consciences ? La Turquie est le premier pas dans un terre du Proche Orient.
Que l'on soit agnostique, athée, chrétien, juif ou musulman, la Turquie vit au rythme des valeurs de l'Islam. Très bien. Cela ne me gêne aucunement. Mais le domaine religieux est un des paramètres majeurs de la réponse à ma question de fond.
Entre la Mosquée bleue (active) ci-dessus et la Basilique Sainte Sophie (devenue musée) ci-contre qui se font face, seulement séparées de quelques centaines de mètres, c'est toute l'histoire ambivalente de la Turquie qui s'érige devant le visiteur à l'œil d'Européen critique et vigilant.
Le ciment de l'Europe est celui de la Paix. Faire rentrer un pays où les tensions internes sont si vives est à mes yeux déjà rédhibitoire.
Quelques "petits" problèmes aussi…
Mustafa Kemale, alias Atartürk (père des Turcs), fonda la Turquie moderne au début des années 20, en imposant avant l'heure des concepts républicains, laïques et libéraux (ex. : le vote des femmes).
Mais la Turquie est restée immergée et perdues dans ses contradictions politiques et religieuses.
. Il y a le génocide arménien qu'aucun gouvernement turc n'a encore reconnu, loin s'en faut. L'inconcevable négationnisme y est toujours une idée rampante et forte.
Reconnaître le génocide serait une preuve de maturité que la Turquie n'est pas prête à donner. Elle pense qu'un acte de contrition ébranlerait les fondations de sa création…c'est tout le problème !
. Il y a la question cypriote qui fait de la Turquie le seul et unique pays, candidat à l'UE, occupant militairement un pays souverain et indépendant.
. Il y a la non-séparation effective des pouvoirs entre l'état et la religion.
. Il y a une situation latente de guerre civile et religieuse, dont les récentes élections ont encore illustré la possibilité.
. Il y a l'Armée qui vient récemment de faire sentir le poids de son pouvoir auprès des politiques…etc. Tout cela est inimaginable en France, en Italie ou au Royaume-Uni.
Les non réponses à toutes ces questions sont trop lourdes de conséquences et trop longues à résoudre pour imaginer que la Turquie fût avant des dizaines d'années une démocratie à la hauteur des nôtres. Sept ou huit années ne lui suffiront pas pour devenir une nation politiquement stable, à l'abri de tout affrontement interne sanglant.
L'Europe n'a pas vocation à sauver une nation de ces errances.
Oublions la géographie et pensons politique
Nous entendons toujours dire que le Bosphore est le point de séparation entre l'Europe et l'Asie. Si géographiquement parlant cela est indéniable, l'argument géodésique ne constitue pas un argument sérieux et recevable.
Les différences sont plus profondes que les eaux du Bosphore.
Pour les Etats-Unis, la Turquie est une place stratégique. Aux portes nord de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie, les Américains ont des bases militaires en Turquie. Il ne faut pas compter sur eux pour avoir une vue objective de la situation. Ils sont évidemment favorables à l'entrée de la Turquie dans l'UE. C'est pour eux la meilleure option pour affaiblir l'Europe, tout en confortant leur hégémonie sur cette zone. Accepter la Turquie dans l'UE, c'est donner plus de poids aux USA pour peser sur les équilibres du monde. C'est un autre paramètre majeur de la réponse à ma question de fond.
Enfin, économiquement !
L'UE doit déjà assumer l'arrivée récente des dix nouveaux pays d'Europe centrale de l'ex bloc soviétique. Ayant des cultures proches des nôtres, à l'aune du cas de l'Espagne, il était de notre intérêt de les capter dans l'Union en les aidant économiquement le plus rapidement possible.
Si d'ici 2020, la Turquie rentrait dans l'UE, ce sont entre 78 et 80 millions de Turcs (pour information, 1,7 millions d'adolescents ont passé l'équivalent de notre BAC dimanche dernier) qui deviendraient européens, soit (en 2020) la première nation avant l'Allemagne réunifiée.
Eu égard aux différences fondamentales et aux questions que j'abordais ci-dessus, je ne crois pas que cela soit supportable. Avec les nouvelles dispositions de gouvernance qui se profilent (ex. : l'abandon de l'unanimité sur nombre de domaines), la Turquie pèserait à elle seule plus lourd que l'ensemble des dix nouveaux rentrants.
Trait d'union entre l'Europe et l'Asie ?
Je ne crois pas à cette théorie qui ferait de la Turquie le meilleur rouage de paix entre l'Europe et le Proche Orient, dont les déjà rares démocraties sont gravement perturbées et fragilisées par l'activisme islamique. Il est sans doute politiquement incorrect de l'écrire, mais si conflit lourd il devait y avoir, le peuple turc à 80 ou 90% de confession musulmane, et dans l'état actuel des choses, choisirait assurément la solidarité avec les pays frères voisins et musulmans. Il serait impossible et stupide de lui reprocher.
Cela ne serait pas pour autant une guerre de religion au sens premier du terme, mais une rivalité sans solutions des cultures et des modes de vie.
Aider la Turquie à rentrer joyeuse, sereine et unanime dans le concert des nations libres aux institutions stables…bien entendu !
Mais il y a sans doute des moyens et une stratégie plus intelligents que de la faire rentrer dans l'Union Européenne, avec laquelle il est illusoire de croire que le schisme culturel est provisoire et sans importance pour son adhésion
*10 journalistes français